Présentation
 

 

APPEL À CONTRIBUTIONS

 

APPEL À CONTRIBUTIONS
Numéro spécial
« Milieux d’affaires et cercles dirigeants »
Coordination scientifique :

Catherine Comet (Clersé, Université de Lille)

Antoine Vion (CENS, Université de Nantes)

Mohamed Oubenal (CEAS, IRCAM)

Les relations des dirigeant·es économiques éclairent l’évolution de leurs cercles sociaux et des milieux d’affaires qu’ils ou elles structurent. Cet appel à contributions invite à interroger l’apport théorique et méthodologique d’une perspective relationnelle à la compréhension de l’organisation du capitalisme, de la dissolution ou non de son ancrage national et de l’éventuelle fragmentation ou reconfiguration des classes dominantes dans diverses régions du monde. Par perspective relationnelle, nous entendons, à la suite de Mustapha Emirbayer (1997), une démarche d’analyse dans laquelle les acteurs ne sont pas conçus comme des entités existant indépendamment des relations, mais au contraire comme des entités produites par les relations. Nous distinguons quatre axes principaux structurant cette sociologie des milieux d’affaires.
Un premier axe concerne la cohésion et le pouvoir politique des élites économiques. Une controverse oppose l’argument de la fracture à celui de la dominance de classe. Le premier camp défend l’idée que les élites économiques sont fracturées (Mizruchi, 2013). Après avoir gagné l’essentiel des combats politiques dans les années 1970-1980, elles ont perdu leur motivation à agir collectivement et ne disposent plus du dispositif des directions imbriquées (en anglais interlocking directorates ) pour se coordonner. Le second camp met au contraire en avant leurs nombreux dispositifs de coordination alternatifs aux directions imbriquées, que sont les liens de parenté, les clubs selects, les associations d’alumni et surtout les think tanks (Barnes, 2017 ; Domhoff, 2013). Quoi qu’il en soit, le déclin des participations croisées (ou directions imbriquées) remet en cause les pratiques et notions établies dans ce champ de recherche. Si le cumul de mandats n’est plus un bon indicateur de statut, à la suite des politiques de diversité en particulier, comment mesurer ce dernier ? Comment les quotas dans les instances de gouvernance modifient-ils les hiérarchies statutaires ? Par ailleurs, les trajectoires des femmes ou d’autres minorités se différencient-elles ? Ces questions renvoient plus largement à celles concernant le sujet de l’action collective. S’agit-il bien de l’élite économique ou plutôt de l’inner circle (Useem, 1984) ? Quelles en sont les frontières et comment identifier celles-ci empiriquement ? Enfin, la fragmentation de l’élite économique est-elle vraiment synonyme de démobilisation et de moindre efficacité de son action collective ?
Un deuxième axe interroge l’éventualité d’un changement d’échelle géographique et l’articulation des niveaux d’analyse. Dans une étude comparative et un bilan théorique des évolutions des milieux d’affaires, John Scott (1997) voit les classes capitalistes nationales se fragmenter, sans pour autant former une classe capitaliste transnationale (Sklair, 2001). Depuis, les controverses se sont déplacées de la question de l’ampleur et de la vitesse du phénomène de transnationalisation (Carroll et Fennema, 2002) à celle de sa mesure (Burris et Staples, 2012), donnant lieu à des travaux portant sur des échelles géographiques plus ou moins étendues. Val Burris et Clifford L. Staples suggèrent de mesurer la cohésion des élites économiques à partir des réseaux interindividuels plutôt qu’interorganisationnels, comme le font habituellement les chercheurs·ses. Mais qu’observe-t-on plus généralement quand on démêle les effets individuels des effets organisationnels au moyen de modèles multiniveaux (Snijders et Bosker, 2011) ? Que nous disent-ils de la diminution tendancielle des directions imbriquées ? En outre, comment rendre compte plus largement des changements structurels à partir d’analyses longitudinales ? Comment savoir si les bornages temporels et les intervalles de temps entre structures observées sont adaptés à l’objet étudié ? Comment construire des jeux de données probants qui tiennent compte des entrées-sorties des panels d’entreprises ?
Un troisième axe porte sur la signification et les enjeux des relations d’affaires. Les travaux pionniers sur la structure des relations dans les milieux d’affaires, aux États-Unis puis en Europe, se focalisaient sur les liens formels et plus précisément sur les directions imbriquées. Or ces dernières sont controversées tant du point de vue de leur signification exacte (Mizruchi, 1996), que de leur éventuelle insignifiance (Stinchcombe, 1990). Les premiers travaux sur les relations personnelles, à la suite de Maurice Zeitlin (Zeitlin, Ewen et Ratcliff, 1974), mettent au jour l’importance pour la structuration de certains milieux d’affaires de l’amitié (Kadushin, 1995) et, à partir d’études centrées sur l’Asie, des relations de parenté (Numazaki, 1986, 1996). L’enjeu de la signification des relations d’affaires pose de nombreuses questions toujours d’actualité. Le recueil des données sur les relations personnelles soulève notamment des difficultés. Comment y pallier ? Et comment articuler approches qualitatives et approches quantitatives ? Ces travaux appellent en outre des approches comparatives pour tester systématiquement les hypothèses qui en sont issues. Comment l’encastrement social des relations d’affaires varie-t-il selon les pays et en fonction de quels facteurs ? Les arènes dans lesquelles circulent les élites économiques permettent-elles de distinguer différentes catégories de pays ? Comment ces circulations évoluent-elles dans le temps ? Y a-t-il des trajectoires différentes selon les pays pour atteindre telle ou telle position de pouvoir ? Que signifient ces différentes trajectoires en termes d’accumulation ou de conversion de capitaux ou en termes de compétition entre groupes élitaires ?
Un quatrième axe questionne le travail d’influence des dirigeant·es. Quels en sont les canaux ? La politique discrète « faite dans les couloirs » (Culpepper, 2011) est l’objet de plus en plus de travaux. Certains mettent l’accent sur le rôle des think tanks dans la production des politiques publiques, d’autres sur des organisations internationales fédérant les grandes entreprises, telles que l’European Roundtable of Industrialists ou certains forums économiques. Comment les canaux d’influence évoluent-ils et se renouvellent-ils ? Comment se différencient-ils selon les factions de l’élite économique ? Dans cette lignée, des recherches ciblant des secteurs ou domaines spécifiques éclairent le travail de régulation de collèges invisibles. Comment ces processus sectoriels s’articulent-ils à l’action collective d’une éventuelle communauté des affaires ou élite économique ? D’autres travaux se sont intéressés au contrôle des médias (Arsenault et Castells, 2008 ; Doyle, 2013) et aux relations d’interdépendance entre les grandes entreprises et les journalistes économiques (Schlesinger, 1990). Ces relations contribuent-elles à l’action collective et à la cohésion d’une éventuelle « classe managériale » (Graeber, 2014) que formeraient les dirigeant·es des grandes bureaucraties ? Ces travaux mettent par ailleurs au jour des relations complexes de don-contre-don (Ferrary, 2003) et d’échange politique généralisé (Pizzorno, 1978). Au-delà du brouillage des frontières et des revolving doors, ces relations font émerger des structures économiques aux propriétés criminogènes (Mannle, 1995), constituant un défi pour les chercheurs·ses (Sutherland, 1945, 1949).

Avec cet appel, nous récusons l’idée que le délitement des interlocks sonne le glas des recherches sur les relations et les cercles des dirigeant·e.s. (Chu et Davis, 2016). Nous privilégierons les travaux empiriques qui croisent plusieurs des quatre axes et proposent des démarches théoriques et méthodologiques qui contribuent au renouvellement des approches par la combinaison originale de champs d’études ou de traditions d’analyse. Qu’elle articule ou non différentes échelles géographiques ou niveaux d’analyse ou qu’elle porte sur les milieux d’affaires d’un ou plusieurs pays ou aires régionales données, le plus important est que l’étude des dirigeant·es s’inscrive dans une perspective relationnelle, mettant l’accent sur les interdépendances entre acteurs. L’appel esquisse un certain nombre de pistes avec l’articulation des niveaux individuel et organisationnel d’analyse, le recours aux approches comparatives, la prise en compte de l’encastrement social des relations d’affaires et de la porosité des frontières sectorielles, etc. Elles ne sont bien entendu pas exclusives.

RÉFÉRENCES

Arsenault A. H., Castells M., 2008, « The Structure and Dynamics of Global Multi-Media Business Networks », International Journal of Communication, 2, p. 707-748.
Barnes R. C., 2017, « Structural Redundancy and Multiplicity Within Networks of US Corporate Directors », Critical Sociology, 43, 1, p. 37‑57.
Burris V., Staples C. L., 2012, « In Search of a Transnational Capitalist Class : Alternative Methods for Comparing Director Interlocks Within and Between Nations and Regions », International Journal of Comparative Sociology, 53, 4, p. 323‑342.
Carroll W. K., Fennema M., 2002, « Is There a Transnational Business Community ? », International Sociology, 17, 3, p. 393‑419.
Chu J. S. G., Davis G. F., 2016, « Who Killed the Inner Circle ? The Decline of the American Corporate Interlock Network », American Journal of Sociology, 122, 3, p. 714‑754.
Culpepper P. D., 2011, Quiet Politics and Business Power : Corporate Control in Europe and Japan, Cambridge, Cambridge University Press.
Domhoff G. W., 2013, Who Rules America ? The Triumph of the Corporate Rich, New York, McGraw-Hill Education.
Doyle G., 2013, Understanding Media Economics, Newcastle upon Tyne, Sage.
Emirbayer M., 1997, « Manifesto for a Relational Sociology », American Journal of Sociology, 103, 2, p. 281‑317.
Ferrary M., 2003, « The Gift Exchange in the Social Networks of Silicon Valley », California Management Review, 45, 4, p. 120‑138.
Graeber D., 2014, « Anthropology and the Rise of the Professional-Managerial Class », Hau : Journal of Ethnographic Theory, 4, 3, p. 73‑88.
Kadushin C., 1995, « Friendship Among the French Financial Elite », American Sociological Review, 60, 2, p. 202‑221.
Mannle H. W., 1995, « Organized Crime » dans F. N Magill. (ed.), International Encyclopedia of Sociology, London, Fitzroy Dearborn Publishers.
Mizruchi M. S., 1996, « What Do Interlocks Do ? An Analysis, Critique, and Assessment of Research on Interlocking Directorates », Annual Review of Sociology, 22, 1, p. 271‑298.
Mizruchi M. S., 2013, The Fracturing of the American Corporate Elite, Cambridge (MA), Harvard University Press.

Numazaki I., 1986, « Networks of Taiwanese Big Business : A Preliminary Analysis », Modern China, 12, 4, p. 487‑534.
Numazaki I., 1996, « The Role of Personal Networks in the Making of Taiwan’s Guanxiqiye (Related Enterprises) » dans G. G. Hamilton (ed.), Asian Business Networks, Berlin, de Gruyter, p. 71‑86.
Pizzorno A., 1978, « Political Exchange and Collective Identity in Industrial Conflict » dans A. Pizzorno (ed.), The Resurgence of Class Conflict in Western Europe Since 1968, London, Palgrave Macmillan, p. 277‑298.
Schlesinger P., 1990, « Rethinking the Sociology of Journalism : Source Strategies and the Limits of Media-Centrism », Public Communication : The New Imperatives, p. 61‑83.
Scott J., 1997, Corporate Business and Capitalist Classes, Oxford, Oxford University Press.
Sklair L., 2001, The Transnational Capitalist Class, Malden, Blackwell.
Snijders T. A., Bosker R. J., 2011, Multilevel Analysis : An Introduction to Basic and Advanced Multilevel Modeling, Newcastle upon Tyne, Sage.
Stinchcombe A. L., 1990, « Weak Structural Data. Review of “Intercorporate Relations : The Structural Analysis of Business. Edited by Mark S. Mizruchi, Michael Schwartz” », Contemporary Sociology, 19, 3, p. 380‑382.
Sutherland E. H., 1945, « Is “White Collar Crime” Crime ? », American Sociological Review, 10, 2, p. 132‑139.
Sutherland E. H., 1949, White Collar Crime, New York, The Dryden Press.
Useem M., 1984, The Inner Circle : Large Corporations and the Rise of Business Political Activity in the US and UK, New York, Oxford University Press.
Zeitlin M., Ewen L. A., Ratcliff R. E., 1974, « “New Princes” for Old ? The Large Corporation and the Capitalist Class in Chile », American Journal of Sociology, 80, 1, p. 87‑123.

Les propositions de contributions (min. 1 000 mots – max. 1 500 mots, bibliographie non incluse), en français ou en anglais, devront décrire de manière synthétique les quatre éléments suivants : 1) Sujet abordé et état de la littérature pertinente pour le sujet traité ; 2) Matériau et méthodes ; 3) Résultats attendus ; 4) Courte bibliographie (max. 5 références). Elles devront être adressées à Christelle Germain (christelle.germain@cnrs.fr), secrétaire de rédaction, et à Catherine Comet (catherine.comet@univ-lille.fr) au plus tard le 31 octobre 2021.

Elles feront l’objet d’un examen conjoint par les signataires de cet appel. La notification d’acceptation sera rendue au plus tard le 15 décembre 2021.

Les auteurs dont la proposition aura été retenue devront soumettre leur texte, dont la longueur ne dépassera pas 75 000 signes (espaces, bibliographie et figures compris), au plus tard le 1er avril 2022. Chaque article sera évalué indépendamment par les coordinateurs scientifiques du dossier et, de manière anonyme, par le comité de lecture de la Revue.

 

 

 
  Rédaction
  Actualités
  Sommaires
  Rechercher
  Publier
  S'abonner
  Indexation
  Accès libre
  Diffusion
 
  English Issue
 
Copyright Revue française de sociologie